Delphsei - les riches heures

Dessins au bic, crayon, encre ou brou de noix... quelques photos... y'a un peu de texte aussi, je vous le mets quand même ?

22 septembre 2008

Seul celui qui manque déjà confond le désert avec sa soif

C'est une phrase de David Rabouin, commentant un texte de Deleuze, dans son "corpus" sur Le désir (GF-Flammarion). Commentaire plus tard, peut-être. En attendant, je vous laisse méditer sur le silence en musique, les espaces vides dans une peinture, les creux d'une statue, et le désir comme flux, plutôt que comme manque.

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17 septembre 2008

Die fixe Idee - L'idée fixe

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Et que faire face à ce qui ne passe pas ?  On pourrait aller chercher du côté de Ricoeur, le pardon,  pardonner à soi, aux autres, le don, la générosité, ce qui échappe à la stricte balance de l'équivalence, ce qui peut donner au-delà. Et donner au-delà, on le peut plus qu'on ne croit, de ses forces, de son amour, de sa patience. On en a plus qu'on ne croit, ce sont des biens dont on ne devrait pas faire l'économie, qu'on ne devrait pas surveiller avec aigreur. Certains dons se perdent, sont mal récompensés, rencontrent la mesquinerie, la frustration de l'absence de réponse. Mais le sac d'où on les puise n'est ni clos ni troué, plutôt du genre de celui de Mary Poppins. On y trouve des ingrédients surprenants.

Ce n'est pas de ce côté-là qu'on cherchera pourtant aujourd'hui - car parfois on croit sauter par dessus, on voudrait aimer malgré tout, on pense avoir dépassé, avoir cicatrisé, ou encore malgré le temps on sent rage ou douleur persister... et on présume de ses forces. Alors dans ces cas, une seule chose à faire... l'exorcisme.

Et on ira voir du côté de Michaux :
 

"Il serait bien extraordinaire que des milliers d'événements qui surviennent chaque année résulte une harmonie parfaite. Il y en a toujours qui ne passent pas, et qu'on garde en soi, blessants.

Une des choses à faire : l'exorcisme.

Toute situation est dépendance et centaines de dépendances. Il serait inouï qu'il en résulte une satisfaction sans ombre ou qu'un homme pût, si actif fût-il, les combattre efficacement dans la réalité.

Une des choses à faire : l'exorcisme.

L'exorcisme, réaction en force, en attaque de bélier, est le véritable poème du prisonnier.

Dans le lieu même de la souffrance et de l'idée fixe, on introduit une exaltation telle, une si magnifique violence, unies au martèlement des mots, que le mal progressivement dissous est remplacé par une boule aérienne et démoniaque - état merveilleux !"

extrait de la préface de Epreuves, Exorcismes

*Et en titre, une citation d'Einstürzende Neubauten, Silence is sexy*

04 août 2008

Toutes les mères sont étrangères

Dans un livre de Nancy Huston, Corps et âme, dont plusieurs articles m'ont plutôt agacée, un passage très juste dans le texte intitulé "La pas trop proche". Celui-ci commence par cette très belle phrase :

"Toutes les mères sont étrangères."

et se conclut par ce passage :

"J'ouvre les yeux, regarde autour de moi et constate, étonnée, que toutes les mères sont étrangères. Je vois la distance qui se glisse, vite, entre elles et leurs enfants, oui, l'étrangeté qui s'instaure dès les débuts, la non-complicité, la non-coïncidence ; dans l'échange entre eux, je vois non seulement fusion tendresse caresse et lien, mais tout ce qui frotte et qui gratte, corrode et corrompt, je vois les sourires mais aussi les regards blessés et les mines déconfites, déçues, j'entends les roucoulements mais aussi les voix qui grincent d'impatience, celles qui se brisent d'énervement, celles qui se liquéfient en larmes, et je me dis qu'au fond la mère c'est cela partout, depuis toujours, la mère c'est cela exactement : notre première étrangère, la première rencontre avec la réalité de l'autre, incontournable : son altérité justement, sa pas-trop-de-proximité, sa différence d'avec soi..."
Nancy Huston, Corps et âmes, Léméac-Actes Sud, Ottawa, 2004, p.40


Et il faut savoir voir cette discordance, que les mères ne sont pas, ne peuvent  pas être qu'amour, accueil et patience, et prolongeant cette réflexion, je m'étonne que Nancy  Huston conclue depuis le point de vue de l'enfant, et, de mère qu'elle est devenue - par quoi l'histoire de ses mères parties, présentes, choisies, s'achevait dans l'article - elle ne décrive pas plus la perception des mères, des parents en fait, devant cet être étrange qu'ils sont censés avoir créé, qui est censé être issu d'eux, qu'ils sont censés avoir formé. Celui-ci irréductiblement échappe ; ses désirs, ses besoins, ses demandes, excèdent souvent la capacité des parents de comprendre, d'y répondre, de les accueillir. Les parents restent étonnés devant le visage de leur bébé, désemparés devant des larmes ou des cris qui durent trop longtemps,  le mystère de la source  d'une douleur si grande,  perplexes devant un caractère loin du leur, excédés ou épuisés face à des exigences qui ne cèdent pas, des listes de questions infinies, des goûts qu'ils ne partagent pas.
Dans les moments heureux, ils s'émerveillent peut-être d'un être si différent dont ils sont censés être les parents.

Les enfants ne sont pas des petits soi-même, ils ont leur rythme, leur physiologie, leur manière de réagir aux événements du monde qui n'est ni celle de leurs parents et encore moins celle qu'ils voudraient qu'elle soit. L'âge de la scolarisation, - mais en fait, dès que l'enfant est gardé par d'autres personnes, fréquente d'autres enfants -, constitue une étape supplémentaire, avec le constat surpris et plein de sentiments mêlés, entre jalousie et fierté, devant ce que l'enfant amène de l'extérieur : les mots nouveaux, et avant le langage : les expressions, gestes, mimiques, et après le langage : les goûts, les affirmations péremptoires, les histoires, les savoirs étranges et particuliers. Dès petits, les enfants ne sont pas que de l'univers de leurs parents, déjà mixte, car si les parents élèvent à deux l'enfant, ils font déjà l'épreuve de ce qui va de soi selon chacun et ne le va pas selon l'autre.
Les enfants reçoivent savoirs, descriptions du monde, et par suite normes, valeurs, de tant d'autres que leurs parents. Non seulement les enfants ne sont pas des petits soi, mais ils ne sont pas faits que de ce que leurs parents leur donnent ! Ils ne sont pas façonnés que de ce que font leurs parents. Et ils ne manquent pas de leur faire savoir.
Ensuite, oui, plus tard, devenus adultes, et peut-être les parents ne s'en apercevront même pas, tant d'enfants reprendront de leurs parents normes de vie, manières de faire, goûts et valeurs, jusque dans l'éducation de leurs enfants. Pas sûr que ce constat soit toujours rassurant. On ne vient pas de nulle part. Qu'en fait-on ?

Mais pour l'instant, restons à cet étonnement, porteur aussi de tant de promesses : tous les enfants sont étrangers...

(to be continued...)

Edit : Quelques pères ici : http://delphsei.canalblog.com/archives/2007/12/28/7375408.html

et là : http://delphsei.canalblog.com/archives/2006/12/14/3428654.html

Je dois bien avoir d'autres dessins quelque part, je pourrais peut-être même en faire. Dessiner, dit-elle.

Allez, je remets même cette image, pour la place toujours donnée aux mères...

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27 juillet 2008

Cette timidité orgueilleuse

Qu'il est difficile de se mettre à un nouvel art : danser, chanter, dessiner, jouer d'un instrument, écrire !
Pour le dessin, il s'agit rarement d'un nouvel art. Qui n'a pas dessiné petit ? Mais beaucoup arrêtent, parce qu'il vient ce moment étrange qui voudrait que seuls ceux qui "dessinent bien" continuent de dessiner. Comme s'il fallait déjà "être bon" pour avoir le droit de faire. Quel paradoxe ! Et éternel débat pour savoir si l'art est don ou travail.
L'écart se creuse ensuite entre ceux qui dessinent légitimement (les admirer copiant les personnages de la dernière bande-dessinée à la mode, de la primaire au lycée - ou qui font de l'aart, avec force ombres et rehauts), qui dessinent, dessinent, et continuent de dessiner, et ceux qui se l'interdisent désormais, parce qu'ils ne sont "pas doués", c'est moche ce qu'ils font, ils n'y arrivent pas.

Alors que le dessin est comme le reste : il faut dessiner, dessiner, dessiner. S'y essayer, s'y atteler, s'y remettre encore. Assouplir le poignet, ajuster la vue, éprouver matériaux et supports, apprendre qu'il n'y a pas une manière de représenter les choses, découvrir les solutions trouvées par les prédécesseurs, artistes illustres ou camarade d'un jour (En cela, l'imitation n'est pas forcément à mépriser, car elle est exercice - on souhaite seulement que ne s'y cache pas trop manque d'audace - de confiance dans ses propres gestes et goûts - et de curiosité - qu'il n'y ait pas un seul imité norme unique de la manière dont les choses "doivent" se faire). Sans doute certains sont plus souples que d'autres, mais peut-être ont-ils aussi été admirés plus tôt, ce qui les a encouragé à poursuivre, donné confiance en soi, permis l'audace.
Négliger les jugements de mépris : ils ne visent qu'à empêcher de découvrir de nouvelles voies. Pourquoi s'empêcherait-on de faire quelque chose qu'on aime ? N'aurait-on le droit d'exercer un art que si l'on y excelle ?
Mais surtout, ne voit-on pas le vice logique à l'oeuvre ? Comment avoir un geste précis sans s'y être jamais exercé ? On voudrait être bon avant d'avoir commencé ?
La croyance en des élus désignés à leur naissance fait l'auto-empêchement castrateur, et la meute des petits loups enfantins aux dents dures n'est pas la dernière à faire rentrer dans le rang celui en qui elle n'aurait pas elle-même décelé les marques d'élection.

Il est vrai qu'il est frustrant de "ne pas y arriver", de ne voir sortir que du banal et de l'informe quand on espère la grâce.
Et cependant, il faut s'y mettre, avoir cette belle confiance sans preuve dont parle Alain : quand on s'y met et s'y exerce, le progrès vient ; on étend progressivement ses pouvoirs et le trait gagne en souplesse, en finesse, en justesse. Il n'en faut pas toujours beaucoup pour commencer à se faire plaisir...

Vaut pour tout art. J'aimerais retrouver ce passage d'Alain où il décrit celui qui ayant entendu une oeuvre pour piano, de Mozart peut-être, décide d'apprendre à en jouer, s'installe devant le clavier et s'épuise de déception de ne pouvoir effleurer la liberté et la hardiesse du jeu qu'il entendait, faisant se succéder des sons disjoints et désordonnés.
En attendant celui-ci, extrait des Propos sur l'éducation :

« Deux jugements faux dans tous nos essais. Nous pensons d’abord que la chose est très facile ; et après un premier essai, nous jugeons qu’elle est impossible. Ceux qui ont fait tourner un diabolo, jeu oublié, savent ce que c’est qu’une tentative ridicule et sans aucune espérance. Que dire du violon, du piano, du latin, de l’anglais ?

 

Le spectacle de ceux qui sont déjà avancés fortifie notre courage, mais presque aussitôt le ruine par une comparaison qui écrase. C’est pourquoi la curiosité, le premier élan, l’ardeur de tout commencement ne promettent pas beaucoup aux yeux du maître ; il sait trop que ces provisions seront promptement dévorées ; il attend même que le désespoir et la maladresse soient en raison de la première ambition, car il faut que toutes ces choses d’entrées soient enterrées et oubliées ; alors le travail commence. C’est pourquoi, si l’on travaille sans maître, les essais prennent fin juste au moment où le travail devrait commencer.

 

Le travail a des exigences étonnantes, et que l’on ne comprend jamais assez. Il ne souffre point que l’esprit considère des fins lointaines ; il veut toute l’attention. Le faucheur ne regarde pas au bout du champ.

 

(…) Car le désir [le désir de bien faire] vise trop loin, et gâte l’action présente en y mêlant celle qui suivra. Si exercé que soit le pianiste, il aura toujours autant de déceptions que d’ambition. (…)

 

Je veux expliquer par là que la patience consiste à se passer de preuves ; et l’épreuve, en tout son sens, signifie cela. Aussi le mot des impatients est-il toujours qu’ils ne retiennent rien, qu’ils ne font pas de progrès, que tout est difficile. Ce tour d’esprit n’est pas méprisable ; j’y vois du sérieux, une sévérité pour soi-même, une noble idée de la perfection ; mais ce sont des vertus prématurées. Il faut surmonter cette timidité orgueilleuse. »

 

Alain, propos sur l’éducation, Paris, PUF, 1969, propos VI p.17

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16 juillet 2008

Du côté du Bosphore

"La vie ne peut pas être à ce point mauvaise. Mais, quoiqu'il en soit, on peut toujours aller marcher du côté du Bosphore."
Orhan Pamuk, Istanbul. Souvenirs d'une ville, Paris, Gallimard, 2007

Il faut avoir en tête de bons préceptes. Ceux qu'on peut se rappeler, réciter tels des mantras, mais dont le sens à la fois simple et dense se révèle dans les situations difficiles, tandis qu'en retour ces préceptes les éclairent d'une bonne lumière, celle qui permet de se désengluer des pensées tristes.
Ainsi, il est bon de savoir à portée de pas ce qui permet tout simplement de rendre la vie un peu plus supportable. Certes, nous n'habitons pas tous à Istanbul (Hélas !), mais il ne faut pas hésiter à prendre le Bosphore comme métaphore, et nous irons un peu plus loin, un pas de côté de la mélancolie. Par exemple, de la Mer Noire à la Mer de Marmara. C'est un exemple.
Et il n'est pas nécessaire d'être triste pour en profiter, et je souris doucement en lisant l'élégante légèreté de cette phrase, tandis que mes pensées naviguent vers le Bosphore, là où les vapurs croisent les massifs cargos en d'infinis ballets, au petit matin quand les brumes découpent les silhouettes bleues des îles, des mosquées de Sultanahmet et des gratte-ciel de Beyoglu, ou le soir, à l'heure où le soleil baptise la Corne d'Or en couvrant d'éclats la mer et les bateaux...
Find your Bosphorus !

30 janvier 2008

Ecrire, c'est sauter en dehors de la rangée des assassins

Le passage promis :

    "[Kafka] parle de l'acte d'écrire, il dit qu'écrire, c'est sauter hors de la rangée des assassins. Pour moi, jouer, c'est ça. (...)
    Les assassins, contrairement à ce qu'on pourrait croire, sont ceux qui restent dans le rang, qui suivent le cours habituel du monde, qui répètent et recommencent la mauvaise vie telle qu'elle est.
    Ils assassinent quoi ? Le possible, tout ce qui pourrait commencer, rompre, changer.
    Kafka dit qu'écrire, l'acte d'écrire, c'est mettre une distance avec ce monde habituel, la distance d'un saut.
    Il dit, sauter en dehors, sauter ailleurs. ça suppose un point d'appui ailleurs.
    Jouer, dit Louise, c'est inventer quelque chose, un point d'appui, qui soit ailleurs, qui permette de saisir d'où on vient, d'où vient ce monde, le vieux monde des assassins.
    Si on ne fait que redire, recommencer, répéter... on n'en sort pas, quel intérêt.
    Sauter, je trouve ce mot tellement juste, sauter, on le voit, c'est un acte, un acte de la pensée, une rupture. ça n'est pas une simple accumulation, un processus linéaire, on continue, on continue et voilà ça se fait tout seul. Non. Il faut se décoller.
    Moi, je voudrais jouer comme ça."


Leslie Kaplan, Le Psychanalyste, Paris, Gallimard/Folio, p.600-601

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Du jeu

Un beau thème chez Leslie Kaplan, introduire du jeu, faire jouer les mots, associer, défaire les associations fossilisées, retrouver des liens, en tendre de nouveaux, passer de l'un à l'autre. Ne pas être dans la reproduction, ne pas être collé. Faire le saut qui nous sépare des assassins. Je retrouverai le passage du Psychanalyste qui l'évoque.
En attendant, sur les assassins, un autre passage, après avoir vu passer sur une liste de "doctorants en sciences sociales" un mail décrivant les  Farcs comme des animaux à traquer. Est-ce qu'on apprend jamais quelque chose ?

« Toute la question est là (…) comment inventer autre chose qu’une dénonciation complaisante, en miroir, qui reproduit et reconduit ce qui existe, comment passer ailleurs. (…) Ce cinéaste savait que les assassins vous contaminent si on fait comme eux, si on utilise leurs façons de faire (…) », p.246 Les amants de Marie, Gallimard/Folio.

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